Rubrica

La retraite: êtes-vous réellement prêts?

Retraite: prochaine sortie

Plus assez jeune pour légitimer une appartenance à ce groupe là et pas assez vieille pour se mettre en devoir d’intégrer ce groupe ci. Elle se sentit pourtant ce matin là, comme happée par ce flux de sexas, heureux de leur condition, ou mieux, heureux de la compter parmi les leurs. Des messages de félicitations qu’Elle recevait l’incitaient à franchir cette étape avec joie!


A la question messages reçus? Elle répondra: oui… à la question messages intégrés? Elle répondra: non…
Elle ne pouvait pas freiner, elle ne pouvait plus arrêter le processus et il était hors de question d’imaginer faire machine arrière….les dés étaient jetés et l’avaient été avec morgue, fierté, détermination, durant une trop longue période de préparation. Période empreinte d’un désir d’en finir, d’un désir d’arrêter de courir, de se contraindre, d’un désir de laisser place aux jeunes gaillards, et d’enfin tirer sa révérence en toute conscience, l’esprit et l’œil encore vifs!


Autour de cette retraite, ce qu’Elle fit avec arrogance, fut une publicité sans égal, reprenant les vieux poncifs tant convoités par la masse laborieuse: la liberté, le temps libre, du temps pour soi, les manipulant avec emphase, semblant ne jamais douter de pouvoir s’y abandonner, s’y rouler, bref de s’en repaitre!


Elle avait compris qu’Il est de bon ton dans notre société d’exposer à soixante six ans un désir d’en finir avec le travail, c’est plus conforme, plus décent d’afficher une ferveur pour l’heure de la retraite, ne serait-ce que par respect pour les militants qui l’ont rendue possible!! On aime les travailleurs, certes, mais pas ceux qui s’accrochent, ou du moins qui ne raccrochent pas, ils deviennent suspects….


Du coup ,Elle ne peut s’empêcher de gamberger sur ce travail si joliment associé à la vie active, sous-entendant de facto « l’autre vie » comme étant: l’ inactive…Sans vouloir se faire du mal, il lui apparait quand même que « vivant » est un des synonymes “d’actif “, alors insidieusement l’’idée de son contraire affleure.


Elle a conscience du poids des mots, même affleurant ils laissent leur traces, entachant peut-être à jamais toute tentative de s’inscrire positivement dans ce qui arrivera demain. Au fond d’Elle ,Elle connait demain, Elle sait qu’il n’y aura pas, demain de montagnes à gravir, tout au plus une « collinette », du plat et une vallée…Elle pense alors à tous les optimistes opiniâtres surfant sur le net à la recherche des quatorze autres synonymes “d’actif”, choisissant au moins un pour s’auto-qualifier et rester dans les rangs. Elle est prête à parier que « sémillant » remportera
tous les suffrages!


Eh oui qu’on se le dise! Même en affichant le contraire, personne n’est prêt à sombrer dans l’oubli, même par de petites glissades sournoises, discrètes jusqu’au fond de la vallée !
Alors un mal-être prend place en Elle comme une vague de fond lente, mais puissante au lendemain de la rupture. Est-il le résultat de l’ alchimie de deux contradictions, et d’un dénouement: « je veux », »je ne veux pas », « mais il le faut »….? ou alors ce mal-être, est-il induit par une terreur inavouable qui subrepticement à intervalles réguliers, gagne son être physique sous forme de petits picotements désagréables juste quand lui vient à l’esprit le devoir de remplir coûte que coûte les trois tiroirs proposés par l’ère de la retraite : liberté, temps libre, temps pour soi.


C’est la notion de « temps » qui lui assène le premier coup. Elle, de nature plutôt contemplative, donc toujours un peu sur le fil rouge pour tout, devient la proie du temps qui passe. Elle entre alors en procrastination de manière outrancière. Elle a le temps, ici et maintenant ou demain quelle importance!


Pour autant, ce temps Elle ne l’utilise pas pour construire ou plutôt tenter de construire une nouvelle vie. Des vieux réflexes hantent ses mains, ses yeux, son esprit, et à intervalles réguliers, Elle consulte sa boite mail, le plus souvent
désespérément vide; et oui il fallait s’y attendre, c’est qu’ils n’ont pas que ça à faire les Actifs! Meubler sa vie, occuper ses jours, combattre son ennui, non mais!! A part les robots de l’informatique noyant sa boite de réception de courriels commerciaux et aguicheurs auxquels on ne peut même pas répondre ne serait-ce que pour en découdre, parce que là pour le coup, on a du temps, enfoncent le clou du vide incommensurable qui prend place.


Et que dire de la télé, alliée des jours de pluie, avec ses programmes abrutissants par leur teneur, leur redondance, la publicité à gerber en temps normal d’Activité, cette même télé qui tout d’un coup se travestit en un tabernacle hypnotiseur. Sacralisée, elle impacte gravement son dynamisme, mais lui propose un rituel : celui des heures de séries plus nulles les unes que les autres, d’émissions qu’Elle lapidait avant….mais ça c’était
avant….


Et se poursuivent donc les seuls mouvements à pas feutrés vers le canapé, les toilettes… le frigidaire…La chasse d’eau. Le “zap” mal maitrisé laisse échapper une salve de décibels et prouvent par la même, la présence de quelqu’un dans cet appart. Pas quelqu’un de bien vif, pas quelqu’un de totalement endormi, quelqu’un dont l’hibernation a commencé….Se nourrir devient alors une corvée. Il faut sortir, faire les courses, ce qui implique un minimum de désir,
pour opérer un choix de denrées. Non, même devant l’étal atteint après un effort quasi héroïque, Elle ne laisse rien aucun pouvoir à ces produits qui seraient capables d’ attiser chez Elle un désir d’occuper son temps ne serait-ce qu’à cuisiner…Pour finir, rien ne lui fait envie. La raison fait qu’elle opte pour du facile à faire, facile à manger, pour en finir avec avec le nourrir, car malgré tout il faut tenir debout.


Mais c’est une dépression post-activité direz-vous ?

(Fin de la 1ère partie)

Rolande Murat

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