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Les apatrides

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“Regarde de les donc bien ces apatrides , toi… qui à ton retour de voyage trouve ta chambre et ton lit prêts…

Comme cette phrase de Stefan Sweig résonne dans ma tête! Nous n’imaginons pas que c’est ça le luxe. Le luxe de pouvoir sortir de chez soi et de saluer un ami avec qui nous étions sur les bancs de l’école. Le luxe de se voir proposer par la boulangère de payer demain, parce qu’elle n’a pas de monnaie et qu’elle nous connaît depuis qu’on a 3 ans. Le luxe de téléphoner à quelqu’un et de pouvoir lui dire: «on mange ensemble ce soir?» parce qu’il habite là, tout près. Le luxe d’aller sonner chez notre bonne amie en pleine nuit et d’aller chercher un peu de réconfort après une rupture amoureuse. Le luxe d’avoir ses petites habitudes, ses repères, ses amis de toute une vie qui seront toujours disponibles pour un déménagement, un anniversaire, un Noël ou un jour de l’an…

Je pourrais comme ça écrire des pages et des pages d’exemples. Qui un jour a pensé en regardant cet immigré acheter son pain, que peut-être il pourrait le saluer. Peut-être il pourrait essayer de lui parler. Peut-être qu’il gagnerait à connaître son histoire. Qui s’est déjà demandé un soir de Noël si cet immigré du quartier avait un endroit où aller, s’il n’était pas seul face à son plat de spaghetti? Qui a déjà fait l’effort de parler dans sa langue ou tout au moins de savoir quelle langue parle-t-il? Et on en parle de leurs enfants, qui n’ont rien demandé, et ne comprennent pas pourquoi on est seul à la maison pour fêter un anniversaire, pourquoi personne n’est avec nous à Noël, pourquoi on ne fait plus la fête, pourquoi ils ne sont pas invités chez leurs petits copains…Ils grandissent d’un seul coup, perdue l’innocence de l’enfance, parce que chez les immigrés le statu d’enfant n’existe pas. On est tous logés à la même enseigne et traités presque comme des parias.

Lorsqu’on vit loin de chez soi, lorsqu’on est un immigré, que ce soit par choix ou par obligation, il manque de chaleur dans notre vie… Non seulement la chaleur d’un feu de joie, mais la chaleur d’un “Auvergnat” comme disait G. Brassens .

Oh le doux son de notre langue entendu au détour d’une ruelle pendant les vacances! Ce parfum ensoleillé de notre pays qui nous arrive par bribes. Cette madeleine de Proust. Il suffit de fermer les yeux deux minutes pour retrouver les odeurs, les bruits, la caresse de l’air, l’atmosphère…c’est un petit Noël qui nous «tombe dessus» d’un seul coup. Ce n’est pas grand chose, non… Mais éloigné de tout ce qui nous est cher, perdu dans le dédale d’une langue, de traditions étrangères, là où tout n’est que stress et solitude, enfin un coin de ciel bleu: avoir entendu un son qui nous est cher, notre langue.

Et là, qu’importe les personnes qui la parlent, nous nous dirigeons droit vers eux et les abordons sans autre forme de procès, comme si nous nous étions reconnus entre mille, comme si nous avions ce fil rouge qui nous reliait. Cet éclair de gratitude dans nos yeux, ce sursaut de vie au fond de nos cœurs qui se mettent à battre plus vite, plus fort, à bondir dans notre poitrine, nous font à nouveau nous sentir humain.

Vous vous plaignez de “confinements”, d’être trop isolés seuls chez vous pendant cette sale période COVID? Et bien dites vous, que nous immigrés, c’est ce que nous vivons chaque jour.

Il n’y a rien de pire que d’être au milieu des gens et d’être seul. Personne à qui se confier, personne qui s’inquiète de nous, personne qui nous donne un coup de main, personne qui fait l’effort d’essayer de comprendre ou même de connaître nos coutumes. Non. Tout est dans le même sens. Nous sommes venus dans ce pays, c’est donc à nous de nous adapter et nous le faisons… si bien que nous nous fondons dans le décor, personne ne nous remarque plus. Ou du moins c’est ce que nous croyons! Parce que dès que nous ouvrons la bouche, on s’entend dire «ah, vous n’êtes pas d’ici!…» Alors même ce petit accent étranger qui devrait être agréable à entendre, on s’empresse de le perdre pour devenir transparent, sans se rendre compte que c’est notre identité que nous perdons.

Le jour où nous rentrons enfin au pays pour des vacances, passées ces premières émotions des retrouvailles avec la terre natale, on se sent bizarrement étranger là aussi. Rien n’est plus comme avant. Ou plutôt, tout est comme avant, c’est nous qui avons changé. Les premiers mots qui nous viennent sont dans une autre langue, nous ne nous souvenons plus qu’ici ce n’est pas la peine de prévenir pour rendre visite à quelqu’un, on peut débarquer à l’improviste quelque soit l’heure. Pas besoin d’être invité deux semaines à l’avance pour dîner chez quelqu’un…on y est, on y reste un point c’est tout. Pas besoin d’avoir une maison rangée pour recevoir ses amis, ils arrivent et font fi du désordre…

Alors? Alors nous ne savons plus qui nous sommes. Un peu d’ici, un peu de là et bien nulle part. Le cœur toujours partagé. L’envie de rester ou de partir toujours présente, on n’est ni de là ni d’ailleurs, on vit dans ce “no man’s land” où les seules choses qu’on ait apprivoisées est la solitude et l’adaptabilité. Nous sommes devenus des caméléons. Obligés de renoncer à soi.

Sommes nous heureux? On ne se pose pas la question. On n’en a pas le temps, trop occupés à comprendre comment ça marche dans ce pays, comment se faire des amis, comment se faire accepter, comment, comment, comment….?

Alors vous qui lisez ce texte, la prochaine fois que vous croiserez un apatride chez le coiffeur, au lieu de le dévisager, invitez le plutôt à prendre un café, pas au bar du coin, non, trop facile! Ouvrez votre porte et en même temps votre cœur, regardez plus loin que la couleur de sa peau ou l’accent étrange qu’il a, regardez plutôt cette lueur au fond de ses yeux, presqu’éteinte. Peut-être serez-vous celui qui soufflera doucement sur cette étincelle pour redonner vie et espoir à une personne qui a des tonnes de choses à apprendre de vous et vous de lui.

“Quiconque a le malheur d’immigrer une seule fois -une seule!- restera toujours un métèque toute sa vie, et étranger partout, même dans son pays d’origine. C’est notre malédiction à nous immigrants.”

Christine Lauret

2 Comments

  • murat Rolande

    De l’émotion oui dans Emotionletter !! Ca me parle ! migrante en 1966 ! migrante dans mon propre pays ! puis re-migrante de retour dans ma région en 1981 ! Et je découvre que c’est peut etre pour ça que j’ai “la bougeotte” , pour essayer d’etre citoyen du monde et éviter les affres de la re-conquete perpétuelle!!!
    Mais l’exode de tout ceux qui arrivent par barques entières , ceux qui ont fuit sans projet, sauf celui de sauver sa peau, ceux qui ne reverront jamais leur terres , ceux qui entrainent avec eux leurs progenitures , ceux-là interrogent non seulement notre capacité à juste venir en aide ponctuellement, mais interrogent notre humanité !!!!

    • info@emotionletter.com

      Merci pour ton commentaire! Oui,il y a différentes façons de voir l’exode…celle voulue (déjà difficile) et celle obligée (encore plus difficile!)
      Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes étrangers où que nous soyons à la fin!

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